Le Moyen Âge, dans l’héritage historique, est souvent perçu comme une période trouble1, dans laquelle les femmes y sont absentes. Si le paradigme dominant nous oriente vers un schéma dichotomique : celui de femmes, soit cloîtrées dans les monastères, soit soumises à l’autorité totale de leur père puis de leur mari, écartées du pouvoir et de la culture écrite, culture que le temps, les contemporains, et les héritiers de celle-ci ont bien voulu nous faire parvenir.
Cette représentation, héritée d’un imaginaire né à la Renaissance2 puis amplifié par les Lumières3, a longtemps dominé l’historiographie.
Le XIXe siècle, en quête d’une Histoire nationale glorieuse, a marginalisé les femmes médiévales au profit d’un récit héroïque masculin. Les historiens romantiques4 ont cherché à reconstituer un passé où les femmes n’occupaient qu’un rôle secondaire, contribuant ainsi à effacer de la postérité la moitié de la population.
Mais, et si ce paradigme moderne avait prêté des jugements erronés ? Et si, en voulant retracer l’Histoire, n’avons nous avions oblitéré des actrices essentielles de la vie médiévale ?
Ce projet propose d’ouvrir une perspective nouvelle : plutôt que d’étudier les rôles assignés aux femmes par les cadres normatifs (lois barbares, prescriptions ecclésiales, structures patriarcales), il s’agit d’observer ce qu’elles sont dans la réalité quotidienne. Quelle place occupent-elles réellement ? Comment agissent-elles, décident-elles, influencent-elles leur temps ?
Pour répondre a ces questions, ce projet mobilise une double méthode : d’une part l’étude de textes littéraires et hagiographiques (Vitae Genovefae, Liber manualis de Dhuoda, et la Cantilène de sainte Eulalie) qui révèlent des voix et des stratégies/représentations féminines ; d’autre part, l’analyse de documents juridiques, administratifs et comptables qui attestent des rôles assignés aux femmes. Cette approche croisée nécessite un travail préalable de contextualisation historique fait en amont de toute recherche. Ainsi, notre étude pourra explorer les pratiques concrètes et le pouvoir d’action féminin, en nous situant au plus proche de la pensée du haut Moyen Âge.
Pourquoi le concept de « Responsabilité » comme fil conducteur ?
(Si le Moyen Age est, comme le disaient nos voisins saxons du XIXe, une période de Dark Ages, on découvre que le haut Moyen Age est une période qui favorise l’action et le rôle des femmes. Nous verrons à quel point au travers de la Vita beatae Genovefae, de Liber manualis de Dhuoda et enfin la Cantilène de sainte Eulalie dans le manuscrit 150 de la Bibliothèque de Valenciennes. Notre corpus tend à se développer et si la découverte de sources nouvelles permet d’étudier des milieux sociaux moins favorables, elles seront traitées. )
Ce projet (veut se placer dans la continuité du travail de Duby. Ainsi nous) interrogerons la manière dont les femmes apparaissent comme sujets (subditus, subiectum, persona) dans les sources du haut Moyen Âge, littéraires d’abord, puis à cause du manque de sources, au travers d’écrits comptables, chartes,.. . Le choix du concept de responsabilité comme grille de lecture est délibérément anachronique : ce terme n’existe pas en latin médiéval sous cette forme.
Il s’impose au XVIIIe siècle dans le contexte du droit pénal moderne et de la philosophie morale des Lumières5.
La responsabilité est une notion protéiforme et suppose trois conceptions très différentes au haut Moyen Âge :
- Un sujet individuel autonome inclus dans une société
- Une intériorité psychologique (volonté, intentio), concept développé par saint Augustin mais encore non juridicisé
- Une distinction claire entre faute morale et faute juridique
Pourtant, ce détour conceptuel permet d’analyser les formes d’imputabilité, d’autorité et d’action féminines. En latin médiéval, on trouve des occurrences voisines à la responsabilité : respondere, (répondre de), ratio reddere (rendre compte de), imputare (imputer). Ces termes révèlent une pensée de la responsabilité qui n’est pas encore unifiée sous un concept unique, mais qui structure néanmoins les relations sociales, juridiques et morales.
Nous explorerons ainsi trois formes de la responsabilité :
- juridique : capacité répondre de ses actes devant la loi (imputabilité). Les lois barbares placent les femmes sous la tutelle masculine (mundium), mais les sources narratives et les chartes montrent des femmes qui achètent, vendent, héritent, conçoivent, fondent des monastères, et autre. Comment articuler incapacité juridique théorique et action pratique ?
- morale et éducative : autorité à énoncer des normes, à éduquer, à conseiller. Dhuoda, dans son Liber manualis, formule une pensée morale, politique, et évidemment religieuse, adressée à son fils. Comment une femme laïque s’autorise-t-elle à enseigner dans une société où l’autorité intellectuelle est monopolisée par les clercs.
- politique et spirituelle : pouvoir d’agir dans l’espace public, de gouverner, de conseiller les rois, de choisir le martyre. Sainte Geneviève négocie avec Childéric Ier et joue le rôle de protectrice de Paris, Lutèce; Brunehaut gouverne comme régente; sainte Eulalie choisit le martyre. Ces figures incarnent des formes de responsabilité qui échappent aux cadres juridiques formels.
Au-delà des acceptions juridique et morale, la responsabilité désigne aussi une charge, une tâche d’importance qui suppose un pouvoir de décision. C’est le fait, pour quelqu’un, de jouer un rôle dans la survenue ou le développement d’un phénomène. L’étude des figures féminines du haut Moyen Âge permet ainsi de montrer comment, à travers des responsabilités exercées dans la société comme dans le foyer, se construit une individualité féminine située : non autonome juridiquement, mais néanmoins reconnue moralement et spirituellement.
Racines juridiques et religieuses
Pour comprendre la responsabilité au haut Moyen Âge, il faut remonter à ses racines antiques et chrétiennes. Dans l’Ancien Testament, transgresser la loi est avant tout un péché qui entraîne une culpabilité collective (Exode XX, 5-6 ; Deutéronome V, 9-10). L’idée d’une justice individuelle apparaît progressivement : Noé est sauvé parce qu’il est juste (Genèse VI, 9), mais le Deutéronome (XXIV, 16) doit encore lutter contre la responsabilité collective.
La loi du talion (Exode XXI, 23-24) représente un adoucissement de la loi primitive, où la vengeance était un multiple du dommage. Le droit d’asile s’ouvre à qui n’a tué qu’involontairement (Exode XXI, 12-14), introduisant une première distinction entre faute intentionnelle et faute involontaire.
Dans le droit romain tardif, le châtiment est d’abord imposé par le chef de famille, puis progressivement par l’État. La loi des Douze Tables prévoit le talion, la composition volontaire et la poursuite publique. Les lois barbares (lex Salica, lex Ribuaria) introduisent le système du wergeld (prix de l’homme) : chaque vie a un prix, variable selon le sexe, le statut social, l’âge. La femme a un wergeld inférieur à l’homme, sauf en âge de procréer (où il est doublé).
Le droit canonique chrétien développe l’idée que toute faute doit imposer la réparation du dommage. Saint Augustin introduit la notion d’intentio : le péché réside dans la volonté, non seulement dans l’acte. Cette intériorité psychologique transforme la conception de la faute en une action responsable.
Trois figures, trois responsabilités
Ce projet s’articule autour de trois femmes qui incarnent des formes différentes de responsabilité :
1. Sainte Geneviève (†502) : influence politique et religieuse dans le Paris du Ve-VIe siècle.
Responsabilité politique, sociale et religieuse : négociation avec les Huns (faire plus recherches – source Dumézil/ Buhrer) les Francs, protection de Paris, distribution de vivres pendant les blocus.
2. Dhuoda (†après 843) : aristocrate carolingienne, auteure du Liber Manualis.
Responsabilité éducative et morale : transmission des valeurs, conseils politiques à son fils, gestion du domaine d’Uzès.
3. Sainte Eulalie (†IVe s., textualisée au IXe s.) : martyre chrétienne, sujet du premier texte en langue romane conservé (Séquence ou Cantilène de sainte Eulalie, v. 880).
Responsabilité spirituelle et religieuse : choix du martyre, exemplarité chrétienne.
Ces trois figures permettent d’interroger les conditions dans lesquelles une femme peut être tenue pour responsable tant juridiquement (creuser statut juridique homme/femme), moralement que symboliquement, dans une société où les cadres juridiques et idéologiques privilégient l’autorité masculine.