CONSTRUCTION EN COURS…

Nous ne connaîtrions que peu de choses sur cette femme si le Liber Manualis ne nous était parvenu. On sait qu’elle est une aristocrate franque, vivant sous le règne de Louis le Pieux, puis de Charles le Chauve, en Septimanie, dans l’actuel Sud de la France.
Si certains certains éléments de sa vie demeurent obscurs, tel que son hérédité exact, en revanche, on sait tout sur sa manière de penser l’éducation, le devoir, les valeurs morales, ainsi que sa perception du monde et de la politique. Elle s’exprime au travers de son Liber Manualis, destiné à son fils aîné Guillaume, alors séparé d’elle.
Ce manuel, dicté au clerc Wislabert est l’un des rares textes produits par une femme laïque qui nous soient parvenus du haut Moyen Âge. Entre la fin de l’Antiquité et le XIIe siècle, on ne compte qu’une dizaine de textes (fragments inclus) écrits par des femmes. Après lesquels, les productions commencent à se multiplier.
Contexte biographique
Le 29 juin 824, Dhuoda épouse Bernard de Septimanie (dynastie des Guillelmides), un duc puissant au service de l’empereur Louis Le Pieux, fils de Charlemagne. Le mariage est célébré à Aix-la-Chapelle en présence de l’empereur et de l’impératrice Judith. Deux ans plus tard, naît son fils Guillaume, à un moment où Dhuoda suit son époux dans les déplacements qu’implique sa charge.
Peu après, à une date inconnue, elle doit se retirer à Uzès (près de Nîmes). Et c’est en cet endroit qu’en 841, elle accouchera d’un second garçon.
L’empire carolingien traverse alors une crise majeure : Louis le Pieux meurt en 840, et ses fils se disputent la succession, dans une guerre qui prendra fin en 843, avec le traité de Verdun, dans lequel l’Empire carolingien est partagé en trois.
Charles le Chauve hérite de la Francie occidentale. Bernard de Septimanie, après avoir hésité entre les différents fils, se rallie à Charles. Mais sa fidélité reste douteuse, si bien que Charles exige que Bernard lui envoie son fils Guillaume à la cour, gage de son allégeance et de sa confiance envers son seigneur. Le cadet, encore nourrisson, peut-être sous l’ordre de l’empereur, est emmené par Bernard à la cour.
Dhuoda est donc privée de ses deux fils, l’un sert l’empereur, il a 16 ans, et l’autre est un bébé emmené par son père, avant même d’être baptisé, avant même qu’il ait un nom.
Rédaction du Liber Manualis
Loin de ses deux fils et consciente de propre fragilité (elle évoque sa maladie et sa mort prochaine). Dhuoda décide de dicter le Liber Manualis entre le 3 novembre 841 (lendemain de l’anniversaire de Guillaume) et le 2 février 843. Ce manuel est à la fois :
- Un manuel d’éducation morale et spirituelle, un miroir, pour Guillaume
- Un testament dans lequel elle exprime ses dernières volontés.
- Un document politique dans lequel elle conseille à son fils de rester fidèle à son père, puis à son seigneur.
La vie de Guillaume, par l’intermédiaire de cet ouvrage, peut se modeler sur les paroles de sa mère. Dhuoda demande à Guillaume de faire lire ce livre à son frère cadet lorsqu’il sera en âge, de prier pour elle après sa mort, de payer ses dettes, et de faire inscrire sur sa tombe une épitaphe qu’elle a composée.
Destin tragique de la famille
On ignore la date de la mort de Dhuoda. En revanche, on sait que Bernard de Septimanie fut décapité sur ordre de Charles le Chauve en 844, pour trahison. Cinq ans plus tard, en 849, Guillaume subit le même sort après avoir rejoint le parti de Pépin II d’Aquitaine. Le cadet, prénommé Bernard, comme son père, survécut et eut une brillante carrière sous le nom de Bernard Plantevelue (+886). Son fils, Guillaume le Pieux, s’associera à l’abbé Bernon pour fonder l’abbaye de Cluny en 909, un des plus grands centres religieux de la Chrétienté au Moyen Âge. Dhuoda en serait fière.
Une intellectuelle
Le Liber Manualis nous montre une femme de l’aristocratie instruite, à la fois mère, épouse et intellectuelle, parfaitement informée des enjeux politiques de son temps et capable d’administrer les terres importantes de son mari.
Au travers de ce personnage, nous découvrons non une femme invisibilisée, ou réduite simplement à une tutelle, mais une véritable actrice politique et morale.
Sa culture est immense : elle maîtrise le latin médiéval, utilise des termes grecs (signe d’une érudition rare à l’époque), cite abondamment l’Ancien Testament, les Pères de l’Église (Augustin, Grégoire le Grand) et des auteurs carolingiens (Alcuin, Raban Maur). Elle s’essaie par ailleurs à des étymologies nouvelles (par exemple, elle propose que « manualis » provienne de la « main de Dieu », plutôt que de « manus« , la main, désignant de coutume un petit livre que l’on tient en main. Son Manuel serait donc un texte lié à la main de Dieu. En plus de sa culture littéraire et religieuse, ces remarques sur l’arithmologie (IX) ajoutent à son érudition, elle réfléchit à une cohérence théologique du message chrétien.
Elle s’adresse parfois directement au lecteur (« celui qui désire trouver la clef »), montrant une conscience littéraire remarquable.
Ses conseils politiques révèlent une maîtrise parfaite du système vassalique de l’aristocratie franque et un esprit pragmatique. Toutefois, elle rappelle à Guillaume qu’il doit obéissance à son père avant son seigneur, une précaution prudente en cas de conflit entre Bernard et Charles.
Question ouverte :
Dhuoda savait-elle écrire elle-même, ou a-t-elle préféré, par modestie et commodité, dicter sa pensée à un clerc ?
L’alphabétisation est un spectre : beaucoup de femmes et d’hommes savaient lire sans savoir tracer les lettres. Dhuoda appartenait probablement à cette catégorie.
Le Liber manualis est un recueil de tout ce qu’une mère aurait voulu inculquer à ses enfants. De son amour inconditionnel à ses dernières volontés.